La Mère-mer, ou le monstre originel

Posted By Isis Tyära on January 12, 2010

La Mère-mer, ou le monstre originel
transcrit par Isis Tyära
Extrait du document: La Déesse sauvage de Joëlle de Gravelaine (Dangles)

« La déesse est à la fois la tueuse et la tuée. La mère chthonienne elle-même connaît la fatalité de la mort et devient un cadavre et, dans ce sens, devient pourvoyeuse de fertilité.»

La séparation des eaux

Les premiers récits de création du monde font apparaître d’une façon presque universelle la présence, à l’origine, des « eaux d’en haut » et des « eaux d’en bas ». Les premières désignent les eaux douces de la pluie fécondante qui tombent du ciel, infiniment précieuses, et les secondes désignent la mer, l’océan que nul ne peut maîtriser et qui, le plus souvent, sera baptisé « Chaos ».

Très vite, cet océan terrifiant, formidable, sera affronté, dans les mythes primordiaux, par un dieu ouranien, fils du Ciel, qui attaquera Chaos (nommé, selon les lieux, Tiamat, Léviathan, Tannin le Dragon, Rahab, Béhémot…), le vaincra, le dépècera et créera le monde avec les morceaux de ce corps gigantesque.


Tiamat

Fils du Ciel? Et pourtant Tammouz – ou Doumouzi, dont le culte fut très répandu dans tout le Moyen-Orient – sera appelé « Fils véritable de l’eau profonde », de ces eaux « substance cosmogonique par excellence » dura Mircea Eliade à propos des récits venus des Indes. Car toutes les créatures vivantes sont bel et bien nées de l’eau et dans l’eau. Vérité biologique autant que mythique. Et il est remarquable que les premiers récits, un peu partout dans le monde, tiennent compte de cette réalité liée aux lois mêmes de l’évolution. Ainsi, la première déesse de vie est-elle la Mer. Une mère encore indifférenciée et qui ne deviendra utilisable qu’à partir du moment où elle sera vaincue et morcelée.

Mais, de fait, la mer/mère originelle engendre par parthénogenèse (1) le Ciel et la Terre, An et Ki. À partir de Sumer, nous trouvons des textes cosmogoniques ou, comme le dit encore Mircea Eliada (2), des allusions à Namu, la Mère Primordiale, « l’aïeule qui enfanta tous les dieux». Elle donne donc naissance à Enlil, le dieu de l’atmosphère. C’est lui qui procédera à la séparation de ses parents, tirant avec lui la Terre tandis que An poussera le Ciel vers le haut. Et ce geste, on le verra, sera lourd de conséquences pour l’avenir des rapports hommes/femmes.

Les mythes de séparation des eaux, avant même la séparation du Ciel et de la Terre, sont nombreux. On se souvient des premiers mots de la Genèse: « Au commencement, Elohim créa le ciel et la terre. Or la terre était vague et vide, les ténèbres couvraient l’Abîme, l’esprit de Dieu planait sur les eaux. » Le chaos est ici appelé Téhom, proche de Tiamat, et le Créateur organise le chaos, mais dans la Genèse, il n’y a pas de combat contre un monstre marin aquatique.

En Égypte, il existe évidemment plusieurs récits d’origine, un tertre surgit, les Eaux primordiales sont là et un oeuf se tient dessus. Cet oeuf cassé en deux formera les deux hémisphères. Selon la théologie d’Héliopolis, Shou et Tenout (le premier couple divin) ont enfanté Nout et Geb, Ciel et Terre. Le créateur crache – ou se masturbe – et ainsi surgit le monde. « Tout comme dans la tradition sumérienne, le ciel et la terre étaient unis en un hieros gamos (union) ininterrompu, jusqu’au moment où ils furent séparés par Shou, le dieu de l’atmosphère (3). » De leur union naquirent les dieux qui nous sont plus familiers: Osiris et Isis, Seth et Nephtys.


La déesse égyptienne Nout.

Le geste de création est, avant tout, séparateur. On retrouvera ce même nom donné à l’un des démiurges, et Allah sera aussi appelé « Seigneur de la Séparation » On ne peut évidemment entendre ce mot sans songer, en termes psychanalytiques, à la vision paternelle de cette séparation d’avec la mère qui, elle, symbolise la fusion, la symbiose, la coïncidence. Le démiurge père introduit, dans l’acte même de création, l’indispensable distance. Mais ne peut-on s’interroger sur les effets d’une séparation et d’une distanciation qui conduit tout droit à l’abstraction, à la castration irréparable coupant l’être de l’univers sensible, de ce lieu où il sent au lieu de penser, où il « sait» à partir de son expérience vitale et non à partir d’un savoir perverti, où il accède à la vie par voie de poésie et non par voie de science? Cette question, par la force de la Déesse Mère, nous ne pourrons que nous la poser, encore et encore, car la leçon donnée par la Magna Mater (Magma Mater?) Est avant tout une leçon de vie, même si – et heureusement – elle est indissociable des lois de la mort.

Dans l’une des cosmogonies égyptiennes, le Soleil est nommé « fils de l’oeuf », cet oeuf retrouvé également dans diverses autres cosmogonies et qui doit être, là encore, séparé en deux: « La masse des eaux primordiales s’appelait Noun et contenait les germes mâles et femelles de tous les mondes futurs. Au commencement, l’esprit originel demeurait dans ces eaux et les pénétraient sans cesse; il ne pouvait en être séparé car il était Un avec elles. » Cet esprit originel éprouve toutefois le désir de créer (et on rencontrera aussi ce thème du désir comme entraînant la création) et, sous le nom de Thoth (qu’on appellera plus tard Hermès) il appelle à la vie quatre couple de dieux: He et Hebet, Tek et Teket, Nenou et Nenouet, Noun et Nounet. L’oeuf surgira et sera confié à He et Hebet, éternité du temps.

Aristophane, dans les oiseaux, décrit certaines traditions orphiques dans des termes qui nous sont maintenant familiers: « Au commencement était le chaos et la nuit, le sombre abîme et le second Tartare, mais la terre, l’air et le ciel n’existaient pas encore. » La nuit enfante un oeuf d’où naît à sont tour Eros, qui s’unit au Tartare et au Chaos pour produire une génération de dieux fort longue. Avec cette union, « apparaissaient le ciel, l’océan, la terre et les générations immortelles des dieux saints ».

Une autre tradition orphique précise que Chaos fut le premier dieu qui engendra le Temps (chez les Aztèques, la création du temps s’opère en jetant à l’eau un crocodile né, lui aussi, d’un oeuf!). Il produit un oeuf d’où sort un dieu hermaphrodite avec une tête de taurau sur ses flancs et un serpent aux formes multiples sur sa tête. On en fit Pan, Phanès ou Zeus lui-même… qui n’a pas toujours été le dieu spécifiquement mâle que l’on croit.

Post Wheeler (4) raconte un mythe japonais étrangement proche de ceux que nous avons déjà cités. Il est fascinant de voir à quel point, aux divers coins de la terre, la « mémoire des origines » est demeurées inchangée… « Jadis le ciel et la terre n’étaient pas encore distincts et les principes mâles et femelles n’étaient pas séparés non plus. Tout n’était qu’une seule masse informe, semblable à un oeuf, dont l’étendue est inconnue et qui contenait le principe de vie. Puis l’essence la plus ténue, la plus pure, s’élevant peu à peu, forma le ciel; la partie la plus lourde s’abaissa et devint la terre. L’élément le plus léger s’unifia promptement, mais le plus lourd ne s’assembla qu’avec difficulté. C’est pourquoi le ciel fut formé le premier, la terre en second et plus tard les Kami (divinités) furent engendrés dans l’espace qui les séparait. » Ici, la divinité ne peut apparaître qu’à l’intérieur de cet espace qui tient à distance le ciel – pur, évidemment – et la terre – forcément lourde…

La Grande Héra elle-même serait née d’un oeuf trouvé dans l’Euphrate, apporté par des poissons et couvé par des colombes. Était-il là avant ou après la poule, oeuf d’oiseau ou de saurien? La présence un peu partout de cet oeuf, assurément principe de vie, nous permet de comprendre, source constante d’interrogations métaphysiques, par où sont passés nos chers oeufs de Pâques, comme « par hasard » associés à la renaissance et à la résurrection… de quel fond des âges ils sont venus, et combien le mythe devait être enraciné dans l’inconscient collectif pour s’y maintenir encore…

Mais de tous nos mythes cosmogoniques – sans oeuf – le mieux conservés est sans conteste celui qui nous vient de la Mésopotamie. « Lorsque là-haut le ciel n’était pas encore nommé, et qu’ici-bas la terre ferme n’était pas appelée d’un nom, seuls Apsu le premier, leur progéniteur, et mère Tiamat, leur génitrice à tous, mélangeaient ensemble leurs eaux (5)…» Mais avant même que le monde soit créé par ces forces complémentaires du masculin et du féminin, du ciel et de la terre (on n’oubliera pas, cependant, que chez les égyptiens Nout est la déesse féminine du Ciel et Geb le dieu mâle de la Terre, et que cet « échange » des genres se retrouvera parfois dans les mythes d’androgynat sur lesquels nous reviendrons d’abondance, ou à travers la présence constante du serpent, lui aussi androgyne, ou des jumeaux célestes qui sont un autre aspect de l’androgyne), existe cette indifférenciation primordiale qui contraint, là encore, un dieu à séparer, à morceler, sans doute parce que à l’origine il n’y a ni espace ni temps, et que le monde ne peut se construire que sur cette dichotomie.

Mircea Eliade (6) parle du « geste primordial » de Soma ou d’Indra, lorsque ce dernier « a frappé le Serpent dans son repaire »: « Le serpent symbolise le chaos, l’amorphe, l’indifférencié. Indra rencontre Vrta, le Serpent, non divisé, non éveillé. » Nous retrouvons ici, dans ce mythe indien du Serpent, les cosmogonies sumériennes et Akkadiennes, entre autres.

Notes :

1. Parthénogenèse: reproduction sans fécondation (sans mâle) dans une espèce sexuée (Petit Robert)

2. Mircea Eliade : Histoires des religions

3. Naissance du monde (ouvrage collectif ; Le Seuil).

4. Post Wheeler: The Sacred Scriptures of the Japanese (Schuman, New York, 1952), cité dans M.L. von Franz in Les Mythes de Création du Monde (La Fontaine de Pierre).

5. Bottero et Kramer: Quand les dieux faisaient l’homme (N.R.F.)

6. Mircea Eliade, dans le Mythe de l’Éternel retour, à propos du Rig-Véda (II, 12, 1)


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